Revue Française de la recherche
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ISSN  2555-8560

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"La joie de manger"

 

Analyse du livre "La joie de manger" de Jean-Michel Lecerf, médecin nutritionniste à l’Institut Pasteur de Lille.
 
Le dernier livre de Jean-Michel Lecerf (Editions du Cerf . 2022, 243 pages) entend contrer, compléter et dépasser les discours mercantiles ou apocalyptiques sur l’alimentation, notamment sur la consommation de viande, et se propose d’établir une éthique de l’alimentation.
 

I. PLAISIR ET PARTAGE AUTOUR DE LA NOURRITURE

Cette dimension est vitale, car elle s’inscrit dans notre humanité. Elle est tellement évidente qu’elle en est parfois oubliée. L’homme est en effet un mangeur omnivore (il se restaure), gourmand (il se réconforte), social (il se rassemble).

Le plaisir prend toute sa place non pas comme "cerise sur le gâteau" mais comme moteur et régulateur de notre comportement alimentaire : nous sommes poussés à manger par le plaisir, afin de satisfaire une nécessité vitale. Il en est de même du repas partagé qui participe à cette régulation. Ces trois fonctions de l’acte alimentaire sont intriquées et indissociables dans leur finalité. Les différentes parties de ce chapitre illustrent les dimensions à la fois physiologiques, psychologiques, culturelles et sociologiques de notre alimentation : le goût et les cinq sens- apprendre à manger, apprendre à aimer- le repas, une fête- la cuisine- manger est une culture- à table- manger permet la conversation- manger fait du bien. Le plaisir et la convivialité ne sont pas des options : ces deux fonctions sont au service de la première (nourrir) mais ont aussi leur propre raison d’être : manger est un réconfort, manger sert à la rencontre. Physiologistes et sociologues peuvent se retrouver. Des repères éducatifs simples découlent de ces notions telles qu'apprendre à goûter, aider l’enfant à accepter la frustration, cuisiner, jardiner, éveiller la curiosité …


II. NOTRE ALIMENTATION ET NOTRE CORPS

On ne peut échapper aux effets et aux conséquences de notre alimentation sur notre corps. Avant de parler santé on peut s’émerveiller de la machine humaine et de son fonctionnement entretenu par notre alimentation. Nourrir est la première partie montrant à quel point les aliments disponibles sont le fruit du génie humain pour les transformer et les rendre mangeables et nourrissants. Parfois trop agréables ? Sauf en situation de pauvreté les maladies carentielles, les seules maladies exclusivement nutritionnelles, ont disparu. Danger ? est la seconde partie de ce chapitre démontrant, chiffres à l’appui, que bien qu’améliorables, nos aliments sont sûrs et sains. L’accroissement considérable de notre espérance de vie témoigne indirectement que nous ne sommes pas empoisonnés. Les vrais causes des problèmes liés à l’alimentation- les lois de la nutrition (il n’y a pas d’aliment parfait d’où la nécessaire variété, il n’y a pas d’aliment mauvais, seuls les excès le sont, d’où la nécessaire modération, il n’y a pas d’aliment indispensable mais tous sont utiles) permettent de comprendre les véritables enjeux en termes de santé publique. Omnivore- comportement alimentaire- symbolique alimentaire- sont les parties suivantes. Elles nous montrent à quel point l’homme consomme autant, et même plus, des symboles, des souvenirs, des représentations que des nutriments. C’est le fameux principe d’incorporation cher aux anthropologues, ethnologues et autres sociologues. La question des exclusions alimentaires- des peurs et rumeurs alimentaires, les deux dernières parties de ce chapitre interroge tant elles sont envahissantes aujourd’hui.

III. NOTRE ALIMENTATION ET LE RESPECT DE LA PLANETE
 

On ne peut échapper aujourd’hui, à juste titre, à cette approche de l’origine et des impacts de nos modes de vie sur la planète et notre environnement. L’agro-alimentaire a pour première mission de nourrir les hommes, et elle assume et assure ce rôle. Le pourcentage de personnes en situation de malnutrition baisse depuis 50 ans même si en valeur absolue il reste trop élevé. Malheureusement des famines persistent, le plus souvent liées aux guerres, conflits, injustices et à la pauvreté. Trois valeurs fortes sont déclinées et justifiées dans les trois parties suivantes : le respect- la gratitude- le partage et la sobriété. Respecter les aliments et ceux qui les ont produits et transformés, de l’agriculteur au cuisinier ; réaliser ce qu’ils représentent et en être reconnaissant, c’est cette gratitude qui fait tant de bien à celui qui l’accueille et à celui qui la reçoit. Au-delà des gestes contre le gaspillage c’est une attitude du cœur, un état d’esprit. Sur cette question de l’agriculture celle de la relation sol, plantes, animaux est d’actualité avec le concept One Health, une seule terre : bio, pas bio, que faut-il en penser ? De même la partie productions végétales, les alternatives soulève la question des PGM (Plantes Génétiquement Modifiées), sujet abordé d’un point de vue scientifique, sans tabou ; celle sur d’autres voies d’amélioration des cultures met en avant une meilleure coopération entre le bio et le conventionnel, sans idéologie. La place de l’élevage- manger de la viande- l’antispécisme sont les trois dernières grandes parties de ce chapitre. Elles sont essentielles tant les partis-pris contre l’élevage, occultant tous ses bénéfices pour l’environnement et la société sont importants. De même la consommation de la viande a une place normale dans une alimentation omnivore. Certes la bientraitance de l’animal est une nécessité mais on rappelle à quel point les éleveurs y sont sensibles. Enfin l’antispécisme est une approche qui menace la singularité de notre humanité, distincte de celle des autres espèces animales même si nous y sommes reliés. 

IV. ETHIQUE ET MORALE AUTOUR DU CORPS ET DE L’ALIMENTATION
 

Autour du corps et de l’alimentation les sujets éthiques s’amoncellent. A commencer par les sujets de la dignité du corps et celui, corolaire, du corps blessé. En effet prendre soin de son corps et du corps de l’autre est une belle œuvre ; or manger c’est aussi soigner. Mais les corps blessés par la maladie ou le handicap ne peuvent être oubliés. L’obésité en fait partie ; et le regard des autres et de la société sur cette maladie, loin d’être seulement et directement due à une "mauvaise" alimentation, est parfois cruel et malveillant. Être trop gros est ainsi un vécu douloureux rarement compris. On parle de grossophobie, de stigmatisation, de discrimination. La recherche de bien-être est aussi un sujet de société, bien légitime, mais elle peut parfois interroger quand elle devient le but unique et exclusif de toute une vie ; là aussi un équilibre est à trouver d’autant plus que la nutrition y contribue. Moraliser l’alimentation - de l’hygiénisme au terrorisme alimentaire sont plus que des tentations "sociétales" ce sont aussi des réalités. Certes il est nécessaire d’encourager une bonne alimentation mais le risque, déjà présent est non seulement d’imposer des règles voir des diktats mais aussi de pénaliser ceux qui ne mangent pas « droit ». Des mauvais aliments, aux mauvais comportements, aux mauvais mangeurs, aux mauvais citoyens la filiation et le jugement sont là. Nous risquons de rentrer dans une société orthorexique, c’est-à-dire qui contrôle tout, craint tout. La dimension philosophique de la place éventuelle des PGM est envisagée dans la partie peut-on faire mieux autrement avec le principe de subsidiarité, tandis que celle sur une perte de sens aborde la question de la "viande" dite cellulaire ou in vitro. Enfin la question de savoir comment et pourquoi nourrir les mourants ne peut être occultée tant elle sera toujours d’actualité.

V. ALIMENTATION ET SPIRITUALITE

Croyants ou non nous sommes tous sensibles à ce qui nous dépasse et nous anime. Dans ce chapitre, très personnel, sont abordées des questions à la fois concrètes, spirituelles, historiques, culturelles, et humaines : la dimension sacrée du repas - la nourriture dans la Bible - Jésus à table - Les interdits alimentaires (dans les religions) - La relation Homme-animal- la gourmandise (péché ou non ?) - l’Eglise et l’alimentation (de Saint François d’assise à Laudato si) - le bénédicité (entre un acte de pleine conscience, de lutte contre le gaspillage et de gratitude !) - le jeûne une quête spirituelle (tellement à la mode mais différent de la quête du jeûne contemporain)-la table eucharistique.

VI. LA JOIE

Ce court chapitre résume la pensée et la conviction de l’auteur, à la fois médecin et diacre. Il termine ainsi : "dans la joie et la gratitude tu mangeras, plaisir compris, avec autrui ta nourriture tu partageras".

 
Bibliographie 

Apfelbaum M. (1998). Risques et peurs alimentaires, Paris, Odile Jacob.
Apfeldorfer G. (2008). Mangez en paix, Paris, Odile Jacob.
Attali J. (2019). Histoires de l’alimentation, Paris, Fayard.
Briand L. (2020). Le goût, une histoire de nez, Paris, Quae.
Bronner G. (2014). La démocratie des crédules, Paris, PUF.
Fischler C. (1993). L’hominivore, Paris, Odile Jacob.
Lecerf J.M. (2016). La viande, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout, Paris, Buchet-Chastel.
Lecerf J.M. (2019). Le surpoids, c’est dans la tête ou dans l’assiette, Paris, Quae.
Poulain J.P. (2017). Sociologies de l’alimentation, Paris, PUF.
Quellier F. (2013). Gourmandise, histoire d’un péché, Paris, Armand Colin.

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Edito

Le salon de l’Agriculture à l’heure de la science animale

Même sans bovins -ni volailles-, l’édition 2026 du salon international de l’Agriculture constituera un nouveau temps fort pour les filières animales mais aussi pour les sciences qui y sont attachées. Dans un contexte économique difficile, des moments d’échanges scientifiques visant à mieux comprendre et anticiper les enjeux d’avenir de l’élevage et de la viande en France seront proposés aux quatre coins du salon. Sur le stand de l’Acta (Hall 5.2 Stand B045), des ingénieurs de l’Idele et de l’Ifip animeront des conférences pendant toute la durée du salon, par exemple (le 25/2) sur le projet Ambitions Elevages, lauréat de l’appel à projet "Transitions et Souveraineté". Pendant 9 jours, de nombreux scientifiques INRAE (Hall 5.2, stand B051) se relaieront de leur côté pour présenter leurs travaux. Parmi les conférences particulièrement attendues, celles sur "L’avenir de l’élevage : recherches et innovations pour une trajectoire durable" avec le GIS Avenir élevages (le 24/2). De récents travaux INRAE sur la qualité sensorielle de la viande bovine sont également à noter.
D’autres temps forts professionnels jalonneront cette édition particulière. Lundi 23 février, les représentants des filières porc, volailles, œuf, lapin et palmipèdes gras présenteront sur le stand d’Inaporc (Hall 1, stand M23) leur "manifeste commun pour la reconquête et le maintien de la souveraineté française" et les 15 mesures qu’ils jugent indispensables pour rétablir ou maintenir la souveraineté alimentaire dans leur secteur. Sur le stand de la filière élevage et viande (celui d’Interbev, Hall 1, stand E52), les métiers de la boucherie seront particulièrement mis à l’honneur. A deux reprises, (les 23 et 27 février), l’Equipe de France championne du monde en 2025 offrira une démonstration de l’art de la découpe bouchère à la française, récemment inscrite au patrimoine culturel immatériel national par le ministère de la Culture. Un patrimoine bien vivant comme le montrera à quelques pas de là, sur le ring bovins (le 23/2), le grand Concours national de boucherie inter-régions.
Bref, un programme riche et éclectique pour les visiteurs de cette 62e édition, à l’image de ce numéro de Viandes & Produits Carnés. Nous vous proposons des articles sur "l’intérêt des extraits de levure pour produire des saucissons secs sans conservateurs", sur "les principes, les limites et les perspectives de la "viande de culture"", sur "la relation entre l'apport et les sources de protéines alimentaires et le taux de changements longitudinaux dans la structure cérébrale" et encore sur "les effets prébiotiques et probiotiques de la merguez enrichie en spiruline à base de viande de dromadaire". A noter enfin la présentation d’un ouvrage d’actualité que nous vous invitons vivement à vous procurer : "La Viande n’a pas dit son dernier mot". Rédigé par Marie-Pierre Ellies-Oury, qui a publié de nombreux articles dans VPC ces dernières années, il invite à "une lecture scientifique et nuancée des enjeux nutritionnels, environnementaux et sociétaux liés à la viande et à l’élevage". Un programme qui va comme un gant à notre revue. Une prochaine séance de l’Académie de la viande conjointement avec l’Association française de zootechnie est prévue sur ce thème le 15 avril.

Jean-François HOCQUETTE et Bruno CARLHIAN